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New-York : The Clown of Liberty, livre d’artiste avec Samuel Moucha, 2012.

Ce projet est né d'une collaboration avec Samuel Moucha (www.moucha.eu), ami de longue date et par ailleurs possesseur d'un idiolecte différent du mien. À la faveur d'un bref séjour aux environs, Samuel avait réalisé une série de gravures sur New York, ville où je n'étais jamais allé bien qu'ayant vécu cinq ans dans d'autres États de la même Union ; mais ses réactions d'Européen revêche ne m'étaient pas étrangères, connaissant aussi bien l'idéologie dominante du pays que la personnalité de cet artiste voyageur. L'idée s'était donc présentée d'illustrer les gravures par des poèmes, travail que j'ai toujours apprécié, car de la contemplation d'images composées peuvent naître des formes verbales très pures, je veux dire déjà pourvues d'une forme extraite de l'image, avant même d'être des mots du dictionnaire. Mais à ce procédé bien établi était venu s'ajouter quelque chose d'inattendu.

De retour à Prague, Samuel m'avait envoyé des copies des plaques de gravures (voir l'exemple ci-dessous), et avant de me lancer dans l'écriture, j'avais voulu l'entendre au téléphone me redire pour chacune ce qui l'avait inspiré, la situation et le sentiment qui en étaient à l'origine. Là, prenant note rapidement des termes que Samuel employait, il m'est apparu que ceux-ci n'étaient pas dépourvus d'expressivité, les formulations pas dénuées de trouvailles spécifiques, et que je pouvais m'en servir, plutôt et tout aussi bien que de ma propre langue abstraite, pour donner une voix d'autant plus authentique aux images qui étaient mon sujet. C'est ce que j'ai fait quelque temps plus tard, lors d'un séjour improvisé à Barcelone, au rythme d'un verre de vodka et de deux gravures chaque matin (ce qui ne fait que dix verres et demi pour l'ensemble, comparativement peu pour un livre).

Comme il apparaîtra sans difficulté à ceux qui auront lu mes premiers poèmes (dont ceux de Silences et du Sexe peint) et ceux datant d'après 2012, je me suis rapidement approprié cette nouvelle voix où se mêlaient une langue familière empruntée au quotidien et ma recherche poétique telle qu'elle était née des livres. Ce choix stylistique surprend parfois, m’attire des réactions condescendantes de certains qui me croient incapable de préciosité et m'identifient, de ce fait, à une classe sociale qu'ils ne souhaitent pas entendre ni valoriser culturellement. Cela m’a par exemple fermé la porte de quelques revues, qui précédemment appréciaient mon langage châtié et mes sujets détachés du réel (mais comme disait Coluche, être détaché, ce n'est pas être propre), et ouvert celle de quelques autres. Pour ma part, je trouve que cela va de soi : les qualités formelles de l’écriture (rythme, sonorités) ne sont pas limitées par le niveau de langue, l’acuité de la pensée non plus. Mais puisque cela reste perçu comme étant un peu choquant, un peu transgressif (alors que bon, non), je compte en reparler dans un prochain article (le lien suivra).

Imprimé à Prague à 99 exemplaires (car en France des obligations légales apparaissent à partir de 100 exemplaires importés de l'étranger) numérotés et signés par les auteurs, ce livre était disponible en vente directe au prix de 20 euros. Sa rareté en fait désormais un objet de collection, donc inestimable.

Extrait :

Penguin Society

La troupe des mecs de Wall Street s’en bat les couilles :
y sont tous pareils depuis l’début du 20e,
ya que la couleur du starco qui change
– et la hiérarchie des laisses : cravates, nœuds paps, ça va toujours
tant qu’t’as pas le cou nu là on te siffle,
va cacher ta honte hors des limites du quartier, blanc-bec
(attention le pingouin n’est pas manchot quand il a bu).

On n’est pas loin de l’église mais le ciel a la taille d’un mouchoir,
l’autre qui ramène ses courses a dû voir la Vierge ou trop rater l’école,
car enfin est pingouin qui veut : suffit de prendre place au sein du cercle,
peu importe qui chevauche qui
quand vient l’hiver la chaleur va dans les deux sens.

Faut être con pour s’en priver.


Le sexe peint, Editions La Cinquième Roue, 2007.

On peut être inspiré par beaucoup de choses. À l'époque, je l'étais surtout par mes sentiments, par la peinture, par mes rêves nocturnes et diurnes. Mais pour ce texte, j'essayai quelque chose de nouveau : partir de mes propres mots, en développant de nouvelles images et mélodies qu'ils m'apparaissaient, à la relecture, contenir. Je le fis une première fois pour chacun des vers d'un poème, puis encore pour les premiers des paragraphes ainsi formés : de l'écriture sur de l'écriture sur de l'écriture, c'est-à-dire une espèce personnelle de palimpseste.

En même temps, j'étais préoccupé par la relation ambiguë qu'entretenait la femme que j'aimais avec une sienne amie lesbienne et par les sentiments que cela m'inspirait à l'égard de… cette dernière. À mesure que les vers s'ouvraient, mes désirs moins que subconscients faisaient surface et en naquit au moins une image amoureuse qui m'enchante jusqu'à ce jour :

« C’est le nom que j’aime à boire, quand au double horizon de ses cuisses se lèvent deux soleils parallèles »

Réalisant sans doute ainsi l'ambition véritable de mes fantasmes lubriques, je me faisais femme pour observer, sans désintérêt, un homme et une femme ensemble et m'y mêler. D'ailleurs, je publiai d'abord ces poèmes en revue sous un pseudonyme féminin, celui de Régine Balaton, à qui le livre est dédié « pour m'être absenté ».

Le titre était à l'origine Mulier picta, « la femme peinte » en latin, lorsqu'enjoint par un ami peintre de lui donner sous un quart d'heure un texte pour le journal de la galerie où il exposait, j'ai couru chercher ces feuillets (c’était avant que tout soit en ligne). Plus tard, il a pris une forme plus précise, en écho à l'image de couverture qui s'était imposée. De celle-ci, je peux seulement dire qu'il s'agit de l'impression à la peinture bleue, appliquée au pinceau sur l'objet, d'une véritable origine du monde, et que je l'ai faite moi-même.

Publié aux éditions La Cinquième Roue, ce volume coûtait 10 euros et il m’en reste très peu, mais il semble encore disponible chez certains libraires en ligne.

Extrait (le poème initial) :

Image nue, sous le drap du monde piquant mes lèvres, braise brûlant mon ventre, nuit mes yeux.
ton souffle est un adieu qui se partage, les bruits du monde se partagent les cieux.
amen, brune d’oracle jour à tes jambes, opposées d’aurores.
nuit jour à mes yeux nus, j’ai renoncé encore au sommeil, aux paupières de gouaches intenses, j’ai renoncé aux silences, abandonnés, aux battements de.
jouir encore, aux renoncements, aux bruits dans la salle de bain, dans la douche de mon aurore.
accepte, n’oublie pas, vergogne, déverrouille.
nuire encore, aux déracinements, aux fruits dans la balle de seins, dans la bouche de mon sort.
amour, n’oublie pas que je t’ai trouvé et que je te tiens.
que je ploierai mon langage jusqu’à mourir, si tu oublies.
je n’ai pas choisi, je mène mes lunes aux socles des hampes, il se passe, toujours aussi peu, dans la rue de mon acte simple.
ne crois jamais, toi nue, que c’est fini.
que le socle du monde tombe monderait si c’est fini.
que la balise simple à fleur de poitrine, rutilante, fâne.
pâlirait, d’oubli qu’encore aux mères meurtries, aux lèvres, soulevées si faciles mères lancinantes d’oubli, qui encore mène pâle au même, au retour partagé.
voix : prosternation de lèvres, rêve si courant qu’éperdu, regard de corps.
au toucher de ma langue le drap de ton ventre est tombé, une autre fois t’exerceras à remonter, il y a les marches, les murs, les orangers.
là s’est fondu une fois l’esprit qui t’a porté, une morte soufflait dans mon œil, ravivant l’immonde qui n’est pas toi.
je n’ai pas choisi de t’apporter mon corps, me préférer.
il y a d’abord eu ton nom, que j’ai porté dans le secret du grand dessein de Dieu.
ta voix, c’était le saut d’une pierre m’oubliant, ta main, c’était mon sang.
je tiendrai ma promesse et l’esprit me sera personne double au visage, à jamais marqué d’heure.
de nuage.
je réfuterai tant que tiendra mon nom toute étoile.
ne crois pas, jamais, toi nue, que c’est fini.
écarquille, bouge, ne rougis pas, accepte.
la prière de l’ancien ange du moi remue, déceptive à souhait d’amour, lorgne à creux de cuisse s’imagine.
la dernière gorgée du moi tiendra lieu d’ange, si la pénurie est jugée telle par l’assemblée des croyants, que nulle remontrance filtrée ne rattrapera le mort.
quand s’en allant, du pas des sages, vers le dernier crachat de foudre des innocents, fusillés de rage oubliée, se mue en survivance l’aube.
son sort accroché au canon de ma tempe, le ciel du bas échangé.
tant que durera ta mort.
s’accompliront mystères.


Silences, Editions La Cinquième Roue, 2004.

Si la poésie est un jeu de mots qui ne fait pas rire, l’auteur de ce premier recueil avait le sens de l’amour – et du jeu. Dans les extraits ci-dessous, au lyrisme des jeunes années s’ajoute une tendance à lier les sonorités par des échos et symmétries insistants, manière de dépasser la rime en fin ou milieu de vers en multipliant ses lieux et ses formes : chair/rêche, rime/mire, stèle/leste, mais aussi leste/céleste, absente/abstinente, et encore prière + hêtres = prêtres, prêtres + rois = proie, et cetera. Plus tard, j’ai pondu là-dessus un devoir à la fac, car l’analyse peut se poursuivre…

Compte-tenu de la difficulté à relire de ses propres poèmes si anciens, ce qui m’apparaît aujourd’hui, c’est qu’un usage musical du langage se développait, ainsi qu’une créativité symboliste “abstraite” (au sens où la dénotation ne se soucie pas du concret, mais de l’imaginaire). Lorsque je me réjouis aujourd’hui d’employer un langage familier pour parler du quotidien, c’est que j’ai l’impression que ces deux aspects ne sont pas moins présents, mais seulement moins évidents, car mis en action contre le réel, tout contre.

Les éditions La Cinquième Roue ayant disparu, on peut trouver ce livre d’occasion sur Internet (mais attention aux offres hors de prix sur Amazon, car l’original coûtait 5 euros neuf !) ou en me le demandant.

Extraits :

dioptre 2

la prière des hêtres lentement se lamente
hier de prêtres de prophètes et de rois
– aujourd'hui proie des lycaètes –
le peuple des arbres se referme
et mes mains se meurtrissent au tronc
à l'écorce triste

dioptre 4

étrangères à ton nom, miroir
les alouettes lestes qui mélangent
dans l’œil l’ombre et le soleil
vide truffé d’or en ta chair absente
faite de sel et de pierre

parallèles à mon regard, étrangère
l’absente se mire au sel de ta chair
rèche, l’abstinente rime une stèle d’or
gravé des noms célestes
qui perpétuent le souvenir
de l’ancienne lumière

qui lavait autrement les cœurs
les fronts étoilés des prophètes déchus
perclus des coups de rêche, l’abstinente
qui se retourne, s’éloigne
suivie d’ombres virevoltantes

miroir, étrangères à ton nom